Pourquoi un Conseil de Paix plutôt qu’une réforme des Nations Unies ?
Entre crise du multilatéralisme et retour assumé des rapports de force, le débat sur la gouvernance mondiale se durcit. Dans cette tribune, Franck Bernard Matoundou interroge l’idée d’un « Conseil de Paix » porté par Donald Trump et explique pourquoi, selon lui, cette option s’impose aujourd’hui à une réforme des Nations Unies, dans un monde devenu « multipolaire » mais surtout conflictuel, asymétrique et dominationnel. Lecture.
-
Le multipolarisme conflictuel à l’épreuve de la gouvernance mondiale. La question n’est pas anodine, ni simplement institutionnelle. Elle est éminemment politique, géostratégique et civilisationnelle. Ainsi, pourquoi créer un Conseil de Paix ad hoc, porté par une puissance dominante, plutôt que réformer le système multilatéral des Nations Unies ?
Cette interrogation révèle, en creux, la nature du nouvel ordre mondial en formation et la crise profonde du multilatéralisme hérité de 1945. Car le monde qui se dessine n’est ni véritablement multilatéral, ni pacifiquement multipolaire. Il est multipolaire dans sa structure, mais dominationnel dans son fonctionnement, conflictuel dans ses dynamiques et asymétrique dans la répartition réelle de la puissance.
Du multipolarisme normatif au multipolarisme de domination
Le système onusien repose sur un principe fondamental, qu’est la fiction juridique de l’égalité souveraine des États, tempérée par la réalité politique du Conseil de Sécurité. Or, cette architecture était déjà un compromis bancal entre idéalisme normatif et rapport de forces. Aujourd’hui, elle est devenue largement inopérante face à la transformation du champ de la puissance.
Le multipolarisme contemporain ne signifie pas un monde équilibré entre pôles coopérants. Il signifie au contraire la fragmentation de la puissance, sa dispersion entre acteurs dotés de capacités hétérogènes, et la montée de rivalités structurelles qui ne se traduisent plus principalement par des guerres interétatiques classiques, mais par des conflits hybrides, que sont : guerres économiques, sanctions, batailles technologiques, luttes informationnelles, guerres par procuration et l’instrumentalisation du droit international.
Dans ce contexte la paix n’est plus un bien collectif universel, mais un instrument stratégique au service de rapports de domination.
Un multipolarisme conflictuel, asymétrique et fragmenté
Ce nouvel ordre mondial repose sur une logique claire des puissances dominantes et des États vassalisés. La vassalisation ne se limite plus à l’occupation militaire. Elle est désormais économique, financière, technologique, culturelle, idéologique et diplomatique. Elle s’exerce par la dette, la dépendance sécuritaire, le contrôle des infrastructures numériques, la maitrise des récits et des normes, et l’accès différencié aux marchés et aux technologies critiques.
Dans ce schéma, on distingue des puissances globales de premier plan, capables d’agir sur plusieurs théâtres simultanément ; des puissances régionales, dominantes dans des espaces géographiques limités ; des puissances relais, alliés stratégiques servant d’interface de projection ; enfin, une majorité des Etats périphériques, sommés de s’aligner, de choisir un camp ou de subir.
Le multilatéralisme onusien, fondé sur la recherche du consensus et la neutralité normative, est structurellement inadapté à cette configuration.
Le Conseil de Paix de Donald Trump : symptôme, non anomalie
C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’émergence du Conseil de Paix de Donald Trump. Loin d’être une initiative marginale ou fantasque, il s’agit d’un outil de gouvernance stratégique du multipolarisme dominationnel.
Ce conseil ne vise pas à produire une paix universelle fondée sur le droit international, mais à gérer des zones de conflits selon une logique de stabilisation hiérarchisée, pilotée par une puissance dominante et ses alliés choisis. Il fonctionne sur invitation, sur contribution financière, et sur alignement politique implicite. Autrement dit, la Paix devient conditionnelle, contractualisée et subordonnée à des rapports de force assumé.
Pourquoi ne pas réformer l’ONU ?
La réponse est brutale, mais réaliste, une ONU réformée serait plus contraignante pour les puissances dominantes qu’un dispositif ad hoc. Réformer les Nation Unies supposerai, une redistribution réelle du pouvoir décisionnel ; une remise en cause du droit de veto ; une reconnaissance accrue des puissances émergentes ; enfin, une limitation de l’unilatéralisme stratégique.
Or, le multipolarisme conflictuel actuel ne cherche pas l’égalité, mais la gestion différenciée de la hiérarchie mondiale. Le Conseil de Paix permet d’agir hors du cadre normatif contraignant, de sélectionner les partenaires, d’exclure les acteurs jugés hostiles, et de lier paix, reconstruction et alignement stratégique. Il s’agit moins d’une alternative à l’ONU que d’un contournement assumé.
Vers une paix instrumentalisée
Le risque majeur de cette évolution est la dépolitisation apparente de la domination. La paix n’est plus le produit d’un ordre juridique commun, mais celui d’un arrangement stratégique entre puissances dominantes et États périphériques.
Dans ce modèle, la souveraineté devient relative, conditionnelle, négociable. Les États vassaux obtiennent sécurité et reconstruction en échange d’alignement, de concessions économiques, d’accès privilégié à leurs ressources ou à leurs espaces stratégiques. Le Conseil de Paix incarne une nouvelle grammaire du pouvoir international, moins universelle, plus efficace, mais profondément inégalitaire.
En conclusion, comprendre plutôt que moraliser. La vraie question n’est donc pas de savoir si ce Conseil est « bon » ou « mauvais », mais ce qu’il révèle du monde qui vient. Il révèle un ordre international où la paix est un outil de gestion impériale, où le multilatéralisme cède la place à des architectures flexibles de domination, et où la réforme des institutions universelles, est jugée moins rentable que leur contournement.
Le Conseil de Paix de Donald Trump n’est pas une rupture. Il est le produit logique d’un multipolarisme conflictuel, asymétrique et dominationnel. Et c’est à l’aune de cette réalité et non des illusions normatives, que doit désormais se penser la gouvernance mondiale.
Franck Bernard Matoundou, diplômé en Master 2 en droit public option droit international
@info241.com
-


