Gabon : Quand la nomination au ministère des Affaires étrangères devient un trophée villageois
La rupture tant vantée par les nouvelles autorités gabonaises semble parfois s’arrêter là où commencent les vieilles habitudes politiques. Alors que l’ère d’Ali Bongo a été largement critiquée pour son clientélisme régional, ses pratiques folkloriques ont visiblement toujours droit de cité sous la présidence de Brice Clotaire Oligui Nguema. Le rituel qui consiste à aller célébrer sa nomination gouvernementale dans son fief d’origine, comme s’il s’agissait d’un trophée arraché au nom de sa communauté, a de nouveau frappé au sein de l’exécutif.
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L’illustration parfaite de ce retour vers le passé s’est déroulée le vendredi dernier et tout le week-end à Boumango, le chef-lieu du département de l’Ogooué-Létili dans la province du Haut-Ogooué. Marie Edith Tassyla Ye Doumbeneny, promue récemment ministre des Affaires étrangères et de la Coopération dans le second gouvernement de la Ve République, y a effectué une tournée aux allures de triomphe. L’Agence gabonaise de presse qui a rapporté ce 2 mars les faits, a pu constater sur place l’accueil particulièrement chaleureux réservé par les populations locales à l’enfant du pays.
Une République fragmentée en fiefs électoraux
En pleine crise dans le Moyen-Orient où séjourne de nombreux gabonais, c’est dans une ambiance festive, largement rythmée par des chants et des danses traditionnelles, que la nouvelle cheffe de la diplomatie a été reçue avec faste par les autorités locales et une foule de notables. Depuis de nombreuses années, les habitants de Boumango et des villages environnants espéraient voir l’un des leurs accéder à de telles responsabilités nationales. Lors de la cérémonie, plusieurs notables n’ont d’ailleurs pas caché leur vision très régionaliste de cette promotion en déclarant que « c’est une reconnaissance du potentiel et de la valeur des filles et fils de l’Ogooué-Létili ».
L’arrivée en star locale de la patronne de la diplomatie gabonaise
Si la fierté locale est humainement compréhensible, elle pose un problème démocratique profond sur la nature même de l’État. Est-on ministre de la République tout entière ou ministre d’une localité ? La question mérite d’être posée lorsque des leaders communautaires déclarent ouvertement vouloir travailler en synergie avec la nouvelle ministre dans le but exclusif de promouvoir les intérêts de leur département et de contribuer au développement local. Cette vision réduit un portefeuille régalien, censé représenter le Gabon à l’international, à un simple instrument de lobbying provincial.
L’urgence d’une véritable déconnexion avec l’ancien régime
Sur le terrain, l’événement a particulièrement mobilisé les femmes, légitimement fières de voir l’une des leurs briser le plafond de verre au sommet de l’État. Les jeunes présents ont également tenu à saluer un véritable « modèle d’inspiration », mettant en avant l’importance du travail et de la persévérance. Toutefois, associer l’accession aux responsabilités publiques à une victoire communautaire entretient le dangereux mythe selon lequel une province ne peut espérer se développer que si l’un de ses ressortissants siège au Conseil des ministres.
La ministre honorant sa culture bahumbu
Tolérer ces célébrations d’un autre temps jette une ombre sur les ambitions de refondation prônées par les nouvelles autorités. Pour que la Ve République ne soit pas perçue comme un simple ravalement de façade, le gouvernement se doit de mettre fin à ces tournées de remerciements à relent ethno-régionaliste. Un ministre de la République est nommé pour servir l’intérêt supérieur de la Nation, et non pour se transformer en porte-étendard ou en bienfaiteur exclusif de sa ville d’origine.
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